Pierre-Gilles Chaussonnet

Marika Nanquette-Querette, 16 juillet 2009, marseillelibre.canalblog.com


Christine Quentin-Maignien

jounal Ventilo n° 267 du 28 septembre 2010

http://www.journalventilo.fr


Xavier Girard dans le journal Le Sous Officiel n° 032 Printemps 2007

Repères

curriculum vitae (pdf) :

des images : ici



Zone de Texte: Photo Marika Nanquette-Querette      ecran
Pierre-Gilles CHAUSSONNET : grand machinateur du réel

La démarche consiste à dérégler les proportions du monde. Sans lésiner sur l’huile de coude tout en se réappropriant le ready-made, Pierre-Gilles Chaussonnet invente une nouvelle cartographie qui aurait séduit le capitaine Nemo. Les dichotomies se multiplient sensiblement : dans un usinage à la fois pessimiste et porteur d’espoir, alternant le microcosme des saynètes et l’imposant format des productions, une esthétique industrielle s’oppose à un onirisme dédié à l’enfant qui persiste en nous (et qui aimerait parfois que la vie soit aussi simple que dans un camp de soldats de plomb ou sur un train électrique). Entre mise en boîte et mise en bière, ces «aquariums » vides d’eau ne le sont pas de sens ni de références ; l’artiste s’interdit de dicter des interprétations (évitant de titrer ses œuvres) et échappe lui-même au clivage : l’homme est élégant, fait preuve d’une classe à la John Steed mais arbore treillis et baskets, et son regard brille d’une pointe d’ironie permanente. D'un air détaché, il actionne insidieusement le bouton de la gravité. Les formes sont travaillées dans un superbe atelier rempli de machines qui semblent sortir d’un hangar d’Allemagne de l’Est, dont le charme désuet participe à une esthétique troublante. Soudant, tronçonnant et ré agençant, l’amateur de Kubrick accumule les chapitres extraits d’une odyssée singulière. Les décors miniatures internes, que le spectateur doit souvent appréhender à travers judas et objectifs, sont des visions qui remodélisent l’approche artistique. Questionnant la marche progressiste de l’ingénierie et la solitude immuable de l’individu face à sa propre évolution, il décline le propos de Jean Fourastié qui, dans Le Grand Espoir du XXème siècle, soulignait que « la machine conduit l’homme à se spécialiser dans l’humain ». Car dans ces froides carapaces métalliques survit un instantané de poésie qui cherche à apaiser le mouvement du temps.
Ce constat d’un monde presque sans illusion (par le truchement des maquettes incluses) trouve une clef au cœur d'un paradoxe incessant : une fabrication-destruction qui engendre de nouvelles constructions mentales. Vous mettez l’œil dans un rouage et l’imaginaire bombarde…

Marika Nanquette-Querette
16 juillet 2009


pg atelier

photo : Marika Nanquette Querette

La machine à retrouver le temps
Participant à Mouv'Art et aux Ouvertures d'Ateliers d'Artistes, Pierre-Gilles Chaussonnet est le
plasticien du moment à scruter de près.


Entrer dans son atelier relève d'un étrange parcours qui laisse surpris par l'univers s'y découvrant. Au
premier regard se déploie un espace ambigu, échappant à sa fonction première d'atelier de mécanique,
ancien local des Postes déserté mais pas abandonné. Le visiteur a été prévenu : Pierre-Gilles Chaussonnet
travaille dans le monumental, celui du rebus industriel, de la machine extraite de l'entrepôt ou de la
décharge, imposant ses lois aux hommes qui les ont côtoyés. L'illusion du ready-made flotte un instant,
l'objet machine ne l'est pas vraiment, même si un message de Duchamp revient en mémoire : « Face à
face avec un monde fondé sur un matérialisme brutal où tout s'évalue en fonction du bien-être matériel
(…) plus que jamais, l'artiste a une mission parareligieuse à remplir.((Marcel Duchamp, « L'artiste
doit-il aller à l'université ? », Duchamp du Signe (Flammarion))) »
Quels évènements, quelle histoire relatent ces objets technologiques ? Il faut s'approcher pour se
confronter aux formes massives, incompréhensibles pour le profane, de ces machines industrielles
soustraites à leurs contextes de production. Elles s'offrent à de nouvelles lectures à travers les tableaux ou
saynètes que l'artiste y introduit, les images filmiques ou photographiques qu'il y insère, les objets fétiches
qu'il y associe.
Sens perdu et temps retrouvé de la relation homme machine
On pourrait voir dans ces machines des sortes de cadres invraisemblables pour les petits théâtres de
l'imaginaire que construit Pierre-Gilles Chaussonnet. Mais les machines impriment leur présence, leur
froide et puissante force de réel, dans un face à face défiant le spectateur. S'emparer d'objets réels et les
imposer sur la scène artistique, c'est ce qu'affirmaient les nouveaux réalistes. Relevant leurs propos,
Pierre Restany évoque le renversement de vapeur historique, en faveur d'un « sens moderne de la nature
industrielle, publicitaire et urbaine.((Pierre Restany, 60/90 Trente ans de Nouveau Réalisme (éd. La
Différence))) » Dans la démarche de Pierre-Gilles Chaussonnet, le mouvement est double : prélever
l'objet industriel (le laisser s'imposer) et en conjurer le fonctionnement et le sens par ses détournements.
Réinvestir l'humain dans l'objet, ses désirs, ses fantasmes, ses mythologies, c'est « aller » contre son
procès industriel, le paradigme économique qui le sous-tend. Il en va ainsi de la pièce Tolordi qui
développe, sur l'écran recyclé d'une machine, l'image filmée dans la durée d'une femme (elle-même
devant le long-métrage d'Hirschbiegel, La Chute), dont les imperceptibles mouvements invitent à
retrouver le temps, du regard et de l'intention du geste comme de la suspension du corps.
Théâtres du regard
Dans ce processus perturbant le rapport de domination homme/machine, le regardeur est souvent contraint
de trouver son mode d'emploi. L'objet a un ventre, une scène intérieure, un écran réceptacle de toutes les
projections de l'artiste, une image en abyme. On y accède par les procédés les plus divers, oeilletons,
lentilles, loupes, scaphandre, vitrines, toute une mécanique de vision qui marque le changement d'échelle,
de temporalité, d'univers : de la réalité brutale de la matière pliée à son moule industriel à la théâtralité de
l'intime aux registres grinçants, absurdes, grotesques, poétiques ou érotiques. A la manière du théâtre
vivant de Meiningen((Forme de théâtre créée dans le duché de Meiningen, qui rapprochait représentation
et réalité quotidienne. Voir Jean Duvignaud, Spectacle et société (Denoël))) associant art et vie
quotidienne, Pierre-Gilles Chaussonnet épingle, retouche même nos archétypes et leurs représentations. Il
aimerait que « le public porte un autre regard sur les artistes qui ne sont pas des parasites mais
construisent les sociétés. »
Erotisation du lourd et du petit
Les images volées du voyeur/spectateur réinventent des rituels qui traitent de la déperdition de
l'expérience dans le simulacre. Les oeuvres semblent répondre à une nouvelle économie du désir, où le
spectateur participe à l'opération magique, à la mise à nu des formes de la représentation, à travers les
formes d'un spectacle qui érotise les personnages et leurs machines-supports.
Dans ce combat masqué de l'oppression et de la séduction, du lourd (héritage industriel) et du petit (jeu
des simulacres), se construit un art de la dépense cher aux situationnistes, où toutes les provocations
visuelles entraînent le spectateur vers une présence active, qui tend à la libération de ses pulsions sinon de
son jugement critique.


Christine Quentin-Maignien - jounal Ventilo du 28 septembre 2010



Xavier Girard enseigne l’histoire de l’art à l’université de Provence. Critique, producteur à France Culture et conservateur du patrimoine, il a notamment publié Matisse, une splendeur inouïe (Gallimard), Le Bauhaus (Assouline) et Méditerranée (Assouline). Il a également collaboré au comité de rédaction de La Pensée de Midi et aux Rencontres d'Averroès avec Thierry Fabre.

Pierre-Gilles Chaussonnet à la Poissonnerie

La boutique miniature d’une ancienne poissonnerie du quartier d'Endoume, transformée en galerie expose La machine à vache 2004 de Pierre-Gilles Chaussonnet. Ne pas confondre avec Minus 2002, la salle frigorifique de Cristoph Büchel congelant la sono d’un concert rock ou avec L'Accident de Richard Baquié et sa Plymouth refroidie. La machine à vache de Pierre-Gilles Chaussonnet n'a rien d’une chambre froide. Même si, de prime abord, ses deux armoires sous tension et bourdonnantes comme un transformateur, au tableau de bord allumé, reliées à la machine proprement dite par de gros câbles, l'ensemble étant uniformément peint en bleu fixe, le bleu de la machine outil, le bleu du bleu de chauffe et de la défunte "classe ouvrière", a quelque chose d'une centrale technique dont on se dit qu'elle pourrait bien conditionner un entier troupeau de vaches. Il faut dire que Pierre-Gilles Chaussonnet aime les machines-outils, les mécaniques solides du siècle dernier "dont l'effort final, dit Le Petit Robert, s'exerce sur un outil". La cohorte usinante des aléseuses, assembleuses, boudineuses, bouveteuses, cintreuses, dégauchisseuses, extrudeuses, ébarbeuses, limeuses, rainureuses, remplisseuses, toupilleuses et autres tourillonneuse de l'ère industrielle n’a pas de mystère pour lui. Mais quel "effort final" cette toujours active Sentimental française peut-elle bien produire ? Et sur quel outil ? Où est le bœuf ou plutôt la belle laitière de cette grosse fraiseuse paresseuse ? Quelle vache machine-t'on ici ? Pour s'en faire une idée, il suffit de se placer face à l'œil de bœuf (l'objectif) d un appareil photo à soufflet placé dans la partie supérieure de l'engin, et de plonger son regard dans la bête, tout en vérifiant que l’œilleton par lequel Pierre-Gilles Chaussonnet nous invite à voir, n'est pas le viseur mais bien l'objectif, comme s'il nous fallait pour voir commencer par prendre les chose à l'envers, façon comics et apprendre à renverser notre point de vue (ainsi on le sait procède Fontaine, le Grand verre et Étant donné), bref prendre la "machine de vision" à rebours et planter son regard dans les entrailles de la "boite noire" la camera obscura des peintre de la renaissance, comme un idiot, à l'envers, et non pas à travers elle. Ce faisant, bien sûr, l'appareil de prise de vues, la tailleuse rectifieuse d images se métamorphose en caverne du philosophe et en lanterne magique. Le regardeur regardé en oublie la lourde machinerie, sa double armoire grésillonnante, ses pistons à coulisse, sa respiration ahanante, ses flancs usinés et ses poignées nickelées pour explorer l'intérieur du petit théâtre optique à la façon d’un enfant ravi. Dans la pénombre de La machine à vache émerge alors, au premier plan, telles deux pinups, deux accortes Escort girls, deux vaches (nous y voilà) en plastique, tournées vers nous, mues alternativement par le soufflet qui les fait gonfler et dégonfler à vue d'œil. Au fond, un film est projeté : une petite partie d'un film pornographique allemand, après ça dégénérait, précise Pierre-Gille Chaussonnet. Où l’on voit deux grosses dames encore assez pimpantes quitter un petit pavillon en tenue printanière, prendre une voiture et débarquer impromptu en plein champ. L'une d'elles tient entre ses mains une grosse tarte à la crème. L’image suivante montre nos deux Suzanne goûter d’un doigt en toute innocence.


Zone de Texte: Photo Alexandre Rochegirard sousoff .jpg

Le regardeur comprend bien assez vite (le film ne dure que quelques secondes) à quel effet "final" interrompu, mais somme toute réjouissant, peut contribuer l’addiction à la tarte à la crème. Il comprend en outre, mais plus progressivement, à quelle énergie fonctionne la chose où il a fourré son regard.

Son premier composant est certainement le goût des femmes un peu girondes et accessoirement de la tarte à la campagne mais aussi manifestement : la passion des gros appareils de l’ère industrielle contemporains des monuments industriels désaffectés que Bernd et Hilla Becher ont méthodiquement photographiées du dehors : les armoires techniques, les condensateurs, les Bathyscaphes, les salles de machines, soit tout un continent d'objets clos et déclassés. Sa prédilection pour le mode de fonctionnement simple et l'esthétique massive des objets techniques des années 30 aux années 50, conçus pour résister à de pressions énormes, apparaît au premier coup d'œil, mais aussi son intérêt pour la futurologie dans ces années là : ça remonte à l’enfance dit-il, au milieu de ses machines, dans le vaste atelier voisin du Frac où il vit, mon grand-père travaillait à la direction de l'armement. Je jouais avec les maquettes de présentation des prototypes des matériels que l'année française était en train de faire réaliser par les ateliers des arsenaux, les fusées Atlas, qui étaient la mise au point des fusées Ariane, le Fouga Magister; l'Alouette III, l’ AMX 13 Transport de troupes. J'avais un oncle très bricoleur et un père ingénieur des Arts et Métiers. Très rapidement je me suis mis à fabriquer des maquettes, je faisais des mises en scène avec, je reconstituais des batailles. Plus tard je réaliserai des natures mortes, des sortes de dioramas avec des chars et des petits soldats. J'ai fait mon service dans les fusiliers marins, je me souviens des rondes de nuit dans l'arsenal de Toulon, d'une atmosphère à la Jules Vernes, des ateliers déserts. C'est à ce moment là que j'ai eu l'idée de créer des machines. J'avais été fasciné par les peintures de dos de camion de Peter Klasen que j'avais aperçues dans un numéro de Zoom et vues à Aix. En 83 j'ai visité une exposition de Richard Baquié à l 'ARCA qui m'a conforté dans ma sensibilité. Il y a chez lui la nostalgie d'un monde cassé, comme chez Chris Burden, chez moi, il y a plus un travail sur l'objet qui se veut être une pseudo production industrielle comme si j'étais un ingénieur avec mes machines outils. Il y a un côté Jules Verne, capitaine Nemo, Vingt mille lieux sous les mers dans ce que je fais.

L'autre composante est non moins évidemment le goût de l'enfance et la mémoire de jeux. Pierre-Gille Chaussonnet joue à faire l'ingénieur ou le petit soldat comme Beuys le chaman, Hyber le conseil en entreprises, Sorbelli la putain ou Sophie Calle la stripteaseuse. Il a gardé de son enfance le souvenir de grandes après-midi de lecture à la découverte du monde, le nez dans les nus du dictionnaire. Sa fascination et son effroi devant les engins de guerre est encore vifs. Ses machines sont de gros jouets bienveillants qu'il continue à entretenir pour faire durer le plaisir.

La troisième composante est le sens de l'écart disproportionné, le mécanisme comique de Mon Oncle, Playtime ou Trafic, né du disparate entre la logique formelle, le mode d'existence de l'objet technique et l’effet produit : J'ai le souvenir, dit-il, de la visite du barrage de la Rance en Bretagne avec beaucoup de bruit, une chaleur d'huile surchauffée, la mer qui passe dans les turbines en dessous, quelque chose de démesuré et quand on sort du barrage, ce n'est qu'une route. Ou dans les accélérateurs de particules, ce sont des endroits immenses qui produisent de l'invisible. Tout ça pour ça se dit-on après avoir visionné l'intérieur de La machine à vache.

La quatrième est une manière d'éloge de la modernité industrielle. C'est dit-il une manière de dire : on est dans un univers où les complexes industriels existent toujours, au lieu de s'en cacher, au lieu de chercher à les faire disparaître, affirmons les, montrons les, de toutes les façons ils sont là, en aura toujours besoin, il ne faut pas les ignorer, autant en prendre conscience. De même avec les dame à la tarte de La machine à vache, il observe : ce sont deux filles grasses, grosses mais qui s'assument, voilà ça c’est bien, il n'y a pas de critique, je trouve ça bien, c'est une manière de dire que j'aime bien les femmes bien en chair et je le montre. Une façon aussi de s'opposer au lieu commun de la post modernité qui repousse toujours plus loin les industries et dissimule ses machines outils sous une enveloppe design, tout comme elle fait défiler ses femmes-squelette là où hier encore on pouvait vanter sans féminisme excessif la généreuse "carrosserie" de Sofia Loren.

C'est enfin l'énergie fabricatrice des doubles, comme Une voix dans le noir de Beckett, pour vous tenir compagnie : J'ai fait une machine qui respire, c'est une vision du corps interne, c'est l'époque où je fumais beaucoup, j'ai le fantasme de vouloir fabriquer un vrai robot dans le sens d'une reproduction de nous, un nous pas identique, un nous qui ne se dérègle pas mécaniquement (un jouet mécanique amélioré c'est la santé !) un nous qui nous survivrait - un peu ce qu'on peut voir dans Metropolis de Fritz Lang ou Blade Runner. Mais comme Jules Verne, Pierre-Gilles Chaussonnet est aussi "un maniaque de la plénitude" et de l'enfermement bienheureux. Le chaos, le morcellement, le désordre, les formes ouvertes, le déglingué, le démantelé sont sa hantise. L'ingénieur artiste qu'il est devenu dans sa caverne-atelier-maison "ne cesse de finir le monde et de le meubler, de le faire plein à la façon d'un œuf' afin que l'homme puisse l'habiter plus entièrement et plus confortablement comme le capitaine Nemo le Nautilus, Céline le Génitron ou le professeur Picard-Tournesol son Bathyscaphe. Les machines de Pierre-Gilles Chaussonnet, d'une stabilité à toute épreuve, solides pour deux, souvent rondes et toujours impeccablement lisses, galbées comme des seins ou des globes oculaires, respirant à plein poumon et veillant dans les profondeurs d’un Moi sécurisé, sont bien en définitive comme les bateaux de Jules Verne, des "maisons superlatives", des "coins du feu" (1) parfaits (une œuvre récente mime un feu de cheminée immatériel), une invite à explorer le monde en toute sécurité, tel un lecteur dans sa sphère, sans quitter le plancher des vaches.

1. Roland Barthes, Mythologie, Le Seuil,
1977, p. 80-82

R machine vaches  at 1.JPG

Xavier Girard– le Journal Sous Officiel n° 032 Printemps 2007